22 février 2006

La nuit du chien

AVERTISSEMENT: j'aime beaucoup les animaux et si j'ai une préférence pour les félins, la race canine ne me laisse pas indifférente. J'ai trouvé un chat, quand j'habitais à Bruxelles, et même si j'ai dû le donner parce qu'il était neurasthénique et tentait de se sauver en sautant du 3e étage, je l'aimais d'un amour sans bornes. D'ailleurs, je l'ai confié à la coiffeuse du village de mes parents, qui l'a engraissé à tel point qu'il ne marche plus. Elle l'a appelé Pados, car Athos (le nom que je lui avais donné), elle trouvait cela vraiment trop bizarre. Pour mes dix ans, j'ai aussi reçu un chien: un petit fox-terrier que j'ai appelé Rocky (à cause de Rox et Roucky, pas à cause du boxeur). Et si mon chien s'est malencontreusement suicidé en sautant du balcon alors qu'il était lié par une laisse trop courte pour accéder au sol, c'est principalement à cause d'un camarade de classe dont j'étais bleue et qui n'aimait pas les animaux. Il était venu jouer aux Playmobiles avec moi et m'avait dit qu'on serait mieux sans le chien. J'avais été le lié au banc. D'ailleurs, à la suite de cette perte, j'ai demandé à la maîtresse pour ne plus être assise en classe à côté de ce garçon. Comme elle a refusé, j'ai tracé une frontière sur le banc et je lui ai dit que dorénavant, c'était chacun de son côté de la ligne! C'est dire.

Chien de musulman

Il faut bien constater que chien en Jordanie, c'est un peu comme un supporter de l'OM chez les gens du PSG. En terre musulmane, il vaut mieux naître riche, puissant, chat ou oiseau, mais surtout pas chien. En Syrie, les automobilistes les écrasent, juste pour rire. Ici, les Jordaniens ne les écrasent pas, car il n'y en a pas. Sauf un ou deux... Comme celui de Luna par exemple.

Luna a un appartement à à Aquaba, au bord de la mer Rouge. Le voisin du dessus, Hathem, avait trouvé un jeune chiot et l'avait adopté. Sauf que le chiot devint chien et ne fut plus du même intérêt pour le maître. Le chien se faisait un peu taper dessus, mais c'était pour rire. Les copains jordaniens de Hathem lui tapaient aussi un peu dessus, mais c'était toujour pour se marrer. Luna aimait bien Hathem, un gentil garçon, mais ne manquait pas de s'offusquer de la maltraitance de son compagnon, ce qui est ici un standard. Le chien perdit la raison.

Chien-fennec

Le soir venu, Hathem le collait sur le balcon de l'appartement. Luna cessa de dormir, et passa son temps à écouter le chien hurler à la mort. Elle souffrit de l'entendre souffrir et faillit bien perdre la raison, elle aussi. Elle lança alors à Karim: "Chéri, si tu ne dis pas à Hathem de faire quelque chose avec son clebs, je vais dormir à l'hôtel. Merde à la fin!" Karim monta voir son ami. La nuit suivante fut silencieuse. Au matin, Luna apprit que le chien avait disparu. Tous les Occidentaux qui connaissaient la situation dirent à Luna que le chien avait sans doute été assassiné et que c'était de sa faute. Plus certainement, le cabot avait été largué dans le désert... Où il s'est transformé en fennec et a donc survécu.

Chien de ville

L'anecdote douloureuse aurait pu en rester là, si à mon tour, mes nuits n'avaient été hantée par le chant malheureux d'un animal en détresse. Les voisins, ceux-là qui transforment la maison jumelle à la nôtre et balancent leur poubelle un peu partout, ont eux aussi un chien, ou en tout cas, un être qui devait autrefois s'appeler chien. Mais la vie lui a laissé quelques séquelles physiques. Bien qu'ils ne soient pas encore installés dans leur nouvelle demeure, nos futurs voisins parquent leur toutou le soir venu dans son jardin. Et le chien se met à aboyer comme un damné.

Chien ou divorce

Nous avons donc averti le jardinier de la rue  - un Egyptien tellement sympa qu'il a réussi à se faire engager par tous les gens du quartier. En médiateur, il est allé parlé aux voisins. La nuit suivante, le chien avait été attaché à l'arrière de la maison, juste sous la chambre de Virgile. Cauchemards assurés. Notre vie de couple finit par s'en ressentir:

- Marjorie! Bon sang! Tu m'as réveillé! Tu te remues comme un asticot. Arrrrrêêêêttteu!

- Pas possible. Tu entends le chien? Oui, bien sûr que tu l'entends... C'est affreux, on sent qu'il souffre.

- Non, je t'entends toi, tu soupires toutes les 2 secondes! Dors! Merde!

- Pas possible. Faut faire quelque chose! Maintenant! Je ne peux pas dormir, ça me mine et puis de toute façon, ces aboiements me rendent hystérique!

- On a prévenu les proprio du chien. On ne peut rien faire de plus. Tais-toi, ne respire plus et dors!

- Très bien, puisque tu ne veux pas te bouger, je vais résoudre le problème moi-même!

Je descends donc dans la cuisine. Il y a un vent à décorner les boeufs, il est deux heures du matin et il n'y a pas une lampe dehors. Je prends ma doudoune et je l'enfile sur ma robe de nuit (avec des petits chiens dessus). Je sors, il pleut en plus, avec une chaise que je colle contre le mur mitoyen. J'aperçois le chien. Il semble vraiment fou et est attaché à je ne sais pas bien quoi. Je sors la viande hachée du congel et je la fais dégeler. On avait encore une boîte de Valium du temps ou la cuisinière au gaz avait explosé à la tête de la nounou (qui avait perdu la raison momentanément). Je vais les chercher. Après un passage au micro-ondes, je fais une belle grosse boulette de viande que je farcis de valium. J'en mets quatre mais quand j'entends les aboiements frénétiques de l'animal, j'en rajoute trois. Le chien est franchement taré et il faudra bien cela pour le calmer. De toute façon, il y aura de la perte, il n'ingurgitera pas tout.

J'ai du sang sur les mains. J'ai lu Barbe-Bleue hier, et le sang sur la poignée de porte me file un frisson d'angoisse. Je m'introduis par effraction dans le jardin des voisins. Seule face à mon destin. Seule avec les hululements du vent et les aboiements du chien. Je bute sur un rateau. Je m'en arme car, comme je ne sais pas comment est attaché le chien, je prévois déjà une défense potentielle.

Chien, pauvre chien

C'est pas croyable. Ces Jordaniens ne savent vraiment pas y faire avec les animaux. Le cabot est attaché par les pattes de derrière, à l'arbre, comme les chameaux. C'est vraiment horrible. Je vois sa maigre silhouette s'agiter tant bien que mal dans la pénombre. Il me montre les crocs et continues à gueuler. Je m'approche un peu et je fais rouler la boulette comme un boule de bowling. Coeur qui bat. Bien visé, la boule atterit à ses pattes. Le chien avale la bidoche en deux bouchées. Y'a pas eu de perte. Il vient d'ingurgiter 7 valium 5 mg. Je repars à reculon. Je me sens affreusement mal.

De retour dans le lit conjugal, Clément me félicite pour mon efficacité: "on entend plus rien. Je ne sais pas ce que tu as fait, mais c'est radical". Silence pesant. Questionnement intérieur: "Il avait peut-être juste faim... Qu'est-je fais? Les doses étaient trop importantes... L'animal ne se réveillera jamais... Quelque part, j'ai écourté son calvaire. C'est affreux...Et si c'était la réincarnation de mon papy?". Je n'en dors pas de la nuit, une nuit d'un calme inquiétant.

Le lendemain, je raconte par le détail mon expédition nocturne à Clément. Il me rétorque "j'espère qu'ils ne vont pas se venger sur Virgile en lui donnant des friandises empoisonnées". Je pars à la fac; sur le chemin, j'appelle Carole, j'appelle Isabelle, j'appelle Luna.  La journée se passe. Il y a sans doute un paradis pour chien.

Ce soir, Clément vient de m'apprendre qu'il avait cru apercevoir le chien debout sur ces quatre pattes ce matin, avant de partir au boulot. Comme il n'en est pas certain à cent pour cent, on peut aussi penser qu'il s'agissait du fantôme du chien. En effet, on a téléphoné à Mohammed, le jardinier-médiateur, qui nous a assuré "Khalas! Ma fi moushkilé. Ma fi kéélb. Madam spleeping el yom" (ndlr: "c'est terminé. Plus de problèmes. Plus de chien. Madame (moi) va dormir ce soir".  Il a sans doute été largué dans le désert...

Morale:

Au pays du sable, chien musulman finit toujours fennec libre.

Morale de la morale:

Il vaut mieux assassiner un chien en terre arabe qu'un chien en Europe (chez nous, c'est quand même condamnable par la loi).

Cela dit, je le rappelle,  j'aime beaucoup les animaux.

Posté par marjorie_camus à 08:03 - - Commentaires [4] - Permalien [#]


Commentaires sur La nuit du chien

    Ben dis donc, c'est duraille d'être chien chez les musulmans : Glups ! Enfin tu as bien fait d'écourter le calvaire de celui de tes voisins... ton inventivité me laisse coite, je t'imagine, en chemise de nuit et doudoune, bourrant des boulettes de viande de Valium à 2h du matin, tu es une vraie James Bond Girl ma parole !

    Posté par Hélène, 22 février 2006 à 10:16 | | Répondre
  • je ne sais pas si ce serait hyper vendeur question marketing si toutes les james bond girl portaient des chemises à motifs petits chiens . mais je te comprends, un chien qui hurle, gémit, pleure, ça fout les nerfs en pelote ! c'est marrant la différence de culture vis à vis des animaux.

    Posté par ktl, 22 février 2006 à 14:10 | | Répondre
  • Ca fait vraiment bilm ta facon de le raconter... avec la petite musique suspense...

    Posté par Fred, 22 février 2006 à 20:28 | | Répondre
  • est-ce que tu crois que les femmes de ménage se transforment aussi en fennec si on les abandonne dans le désert?

    Posté par luna, 23 février 2006 à 16:19 | | Répondre
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